Vayera – Do it with passion or not at all

Vayera – Do it with passion or not at all

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Photo Eléonore Tissier

Vayera est un jeune artiste contemporain de 25 ans, il entreprit d’abord des études de finances pendant trois ans pour satisfaire le bon sens commun qui ne voit pas d’avenir à celui qui se destine au métier, terme presque inapproprié, d’artiste. Bien que le besoin se fit sentir rapidement. Vayera osa réellement créer lorsqu’il ne put faire autrement que de répondre à un besoin physique et aller au-delà du poids des conventions sociales. Une véritable prise de conscience de sa condition humaine fit soudainement son effet. L’idée même de cette mortalité propre à l’homme n’apparaissant pas comme une évidence a une jeunesse frivole, lui apparut dès lors très clairement lorsque quelques événements malheureux survinrent et furent pour lui une véritable invitation à la création. Surpassant l’envie, Vayera commença donc à s’exprimer au travers de l’art. Le prix à payer d’événements traumatisants est souvent celui de vouloir vivre sans barrières. Une nécessité physique réelle s’était donc imposée et il choisit d’y répondre.

Éloigné du milieu artistique pendant longtemps, il ne sut pas tout de suite à quoi se référer pour entreprendre les premiers jets de sa création. Cherchant d’abord à parler de manière universelle au travers de ses premières œuvres, il ne mît pas longtemps à trouver son propre style et à vouloir enfermer son art dans sa qualité pure d’expressivité.

Sans vouloir construire autour de sa création une sorte de mythe propre à la vision romanesque que l’on a souvent des artistes: celle de l’artiste maudit et rejeté par son temps en raison de son génie artistique incompris, et qui fut la source parfois silencieuse et paradoxale du succès des jeunes artistes contemporains préférant interroger leurs passions que l’art en lui-même, Vayera, loin de toute prétention de ce genre, travailla à figer dans l’art ce qu’il avait envie de crier au monde entier.

Il ne faut cependant pas oublier un point essentiel, c’est que Vayera n’eut pas tout de suite la culture artistique nécessaire pour connaître l’histoire de l’art et ses théories qui lui auraient permis d’y puiser une réflexion. C’est là la force fondamentale de l’œuvre naissante de Vayera: une expression pure non obstruée par le très lourd passé de l’art et ses figures intouchables. Et pourtant quoi de plus instinctif que de trouver des moyens pour arriver à s’exprimer ? L’art de Vayera n’est ni plus ni moins qu’un langage primaire ancré dans son époque.

En effet, loin des indignations bien-pensantes ou des sombres prophéties propres à l’art actuel, Vayera nous livre sans complexe ses tourments et ses obsessions. Maladresse des premiers pas qui cache en réalité une vivacité en devenir. En offrant au regard son exutoire et ce qu’il en découle tout en cherchant à le muséifier, Vayera semble commettre le péché d’égocentrisme mal placé trop habituel aux œuvres contemporaines. Pourtant, tant qu’il y aura des individus et des médiums utilisables, il y aura création. Quand bien même il n’y en aurait qu’un seul que cela intéresserait, cela reste et restera de l’art.

Ses œuvres respectent les codes contemporains par la technique utilisée et par sa finalité très froide qui se marie sans nul doute à merveille dans l’espace épuré du white cube. Mais à l’heure où l’art doit nécessairement se raccrocher au sensible, les œuvres de Vayera sont profondément expressives et elles le sont par la simple volonté de celui qui les a créé. Voilà l’essence même de l’œuvre de Vayera: une expressivité se cherchant encore mêlée à un besoin de beauté. Vayera considère donc l’acte créateur aussi important que la finalité en soi. Autodidacte, Vayera modèle son œuvre du début à la fin allant jusqu’à fabriquer ses premiers outils lui-même a base de silicone. Véritable performance à la manière de l’action painting dans l’entreprise de sa création, la finalité est paradoxalement extrêmement léchée.

 

Les extincteurs

photo Constance Narat

Rien ne servirait d’expliquer l’intérêt de Vayera pour les extincteurs en construisant une sorte de pseudo-lyrisme du rien. La réalité est limpide : pour la majorité des personnes, un extincteur n’est qu’un extincteur. Objet normalisé, sériel, aesthétique, les extincteurs sont présents partout et dans chaque pays du monde avec la même apparence nettement reconnaissable. Hypersensible avéré, Vayera fut rapidement dérangé par ce manque d’intérêt pour les objets continuellement présents mais naturellement invisibles de notre quotidien.

Sublimer ce genre d’objets insignifiants au travers d’une création artistique pourrait s’apparenter à une forme de réflexion sur les limites de l’art et à de l’ironie comme le maîtrisait si bien Marcel Duchamp. Pourtant, l’objet n’est pas plus qu’une obsession mise en lumière tentant de définir une vision du monde en marge de celle que nous avons l’habitude d’avoir.

Comme le disait si bien Paul Klee « l’art ne reproduit pas le visible, il rend visible ». En ce sens, les extincteurs ne sont pas la simple représentation de ce qu’ils sont pour ce qu’ils sont mais bien le dévoilement d’une obsession endossant le rôle de médium servant le froid déchaînement pictural exprimant ainsi l’esprit troublé d’un artiste en manque de nourriture expressive. Dans la continuité de cette réflexion, la taille humaine a une importance particulière dans l’œuvre de Vayera. Elle permet une confrontation directe avec le spectateur. On se souvient des artistes de l’hyperréalisme qui utilisaient la taille humaine à la perfection pour servir une simple cause : obliger celui qui regarde à devenir voyeur de ces scènes tragiques parfois sordides de notre vie quotidienne et qui ne se révèlent réellement qu’en étant obligé d’y être confronté. Vayera nous oblige donc à enfin poser notre regard sur cet objet.

 

Le rapport à la globalité

Avec cette recherche frénétique d’expressivité, Vayera arrive à porter aux nues un discours inconsciemment puisé dans les pratiques les plus ancestrales de l’art si l’on considère que l’art n’est que la forme accomplie d’un langage indicible dont le sens va au-delà des mots.

L’enjeu n’est clairement pas de donner l’occasion au « regardeur » de pouvoir exprimer le sens qu’il croit bon aux œuvres de Vayera, pour se placer en grand réconciliateur de l’humanité et donner raison aux sensibilités de chacun. Non, l’œuvre de Vayera a ceci de fort qu’elle nous invite à avoir tort pour mieux comprendre la démarche réelle. Vayera, en tant qu’artiste et être singulier, fait une œuvre unique et critiquable. L’œuvre de Vayera est une position affirmée, un cheminement propre et donc cohérent, une prise de risque car non polysémique.

Bien que son but soit effectivement la description d’une réalité sociologique, son travail devient art à partir du moment où il révèle la réalité en métamorphosant positivement la matière. La réflexion n’est que le don de la forme, ce qui se vérifie aisément lorsqu’on sait que chez Vayera, la finalité répond à un besoin originel incontrôlé. Cet ordre involontaire dans le processus de création met en lumière une cohérence inhérente à son art, un fil conducteur presque inconscient qu’il est nécessaire de saisir : son rapport à la globalité.

En effet, ce qui dérange Vayera ce sont les mouvements de foule, les phénomènes de masse. Vayera semble toujours obsédé par le fait de remettre en avant, au travers de la forme artistique, la singularité des objets et des individus perdus dans la globalité. Il traduit ainsi l’absurdité des phénomènes de masse. L’espace muséal permet un certain voyeurisme confortable et silencieux de l’individu pris au piège dans son aspect fondamentalement social, car comme l’a affirmé Aristote, « l’homme est un animal social ». Par conséquent, ce qui dérange profondément Vayera n’est autre que cet effet désastreux des phénomènes de masse qui édulcorent notre individualité. Vidé de tout sentiment, de personnalité, de jugement critique, l’individu est vidé de son essence propre. L’œuvre de Vayera est une même obsession qui prendra plusieurs formes. Sa série d’extincteur est donc le premier exemple expressif de cette gêne qui n’aura sans nul doute qu’un avenir encore plus éclatant et c’est en cela que Vayera est prometteur. Les extincteurs sont véritablement la promesse d’avenir d’un artiste en éveil. Vayera travaille la plupart du temps la nuit, de ce fait, est-il vraiment nécessaire de rappeler cette pensée d’Hegel: « la chouette Minerve ne prend son vol qu’à la tombée de la nuit » qui nous remet face à une réalité humaine: « la face cachée du soleil » (expression empruntée au titre de l’exposition sur Sade au Musée d’Orsay) fait apparaître ce lien indéfectible entre le mal et la nuit qui encourage la réflexion sur notre nature malsaine. On peut donc légitimement se poser la question d’une éventuelle mise en abîme dans la suite de l’œuvre de Vayera: cette fascination constante pour la perte de la singularité mènera-t-elle à une recherche de sa propre individualité au travers de l’art ?

 

Emmanuelle Guran

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Posted on: 8 juin 2017Emmanuelle Guran