Critique : Louis Salkind Présences flottantes – ACTE II

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Louis Salkind expose ses toiles sous le titre Présences flottantes – ACTE II, jusqu’au 24 septembre 2016 à la GalerieDix9 Hélène Lacharmoise. Autodidacte en peinture après avoir été comédien, danseur et scénariste, il aura attendu 7 ans avant d’exposer ses toiles l’année dernière sous le titre de Présences flottantes – ACTE I. Il a immédiatement rencontré un écho favorable auprès de la presse et les acheteurs ont été séduits par son travail. Après une résidence à Barcelone, il revient avec des grands formats qui composent Présences flottantes – ACTE II, ensemble de peintures dérangeantes à souhait, marquées par l’obsession de la sexualité et par une réflexion sur la question du genre.

LOGO GALERIE DIX9 Avec Présences flottantes – ACTE II, Louis Salkind continue la mise en scène de sa peinture qu’il a choisi de représenter selon la subdivision en actes, ce qui est propre au théâtre. Il est trop tôt pour relever le schéma actantiel qui se dégagera de son projet puisque nous ne sommes qu’à l’acte II, celui où les fils de l’intrigue se nouent avant de nous conduire vers l’acmé, le climax : le fameux Acte III, scène 3. Pour ceux qui ne seraient pas familiers avec l’écriture théâtrale, l’acte I est dit d’exposition, polysémie intéressante quand on expose des toiles, et a pour fonction de présenter aux spectateurs le début de la pièce et sa tonalité. Pari réussi en ce qui concerne Louis Salkind avec Présences flottantes – ACTE I qui fut un vrai succès.

Présences flottantes – ACTE II (détails sur les oeuvres dans la suite de l’article) :

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Même s’il se consacre désormais à la peinture, le théâtre n’est jamais loin. Par le biais d’une métaphore filée, on peut affirmer que pour Louis Salkind chaque exposition constitue à la fois un acte, au sens théâtral du terme, et une action. Chaque toile est une scène, on emploie d’ailleurs aussi le mot tableau au théâtre, sachant que dans ce contexte tableau désigne une subdivision de la pièce, sans pour autant créer d’interruption comme pourrait le faire le passage d’un Acte à un autre. Ces précisions terminologiques sont importantes car il est bien question ici d’interpénétration -et là encore il s’agit d’une polysémie, le sexe étant très présent dans la peinture de Louis Salkind- entre théâtre et peinture mais aussi entre peinture et psychanalyse. Louis Salkind nous donne à voir son théâtre intérieur, expose et met en scène ses représentations psychiques, ses questionnements sur sa condition d’homme et la question du genre. Il nous plonge dans un climat pulsionnel à la fois dérangeant et hypnotique.

Dans une pièce de théâtre, l’acte II  est le plus délicat, c’est une sorte de transition essentielle à la compréhension de la pièce. Louis Salkind nous offre ici un ensemble de peintures répondant tout à fait à cette définition. On ressent quelque chose en germe, de sous-jacent, d’implicite, on se demande comment tout cela va évoluer, on est intrigué.

Présences flottantes – ACTE II (détails sur les oeuvres dans la suite de l’article) :

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C’est sans doute pour cela qu’une vision trop superficielle des nouvelles toiles de Louis Salkind peut faire passer complétement à côté de son propos :  le spectateur en plein déni peut n’y voir, au premier coup d’œil, que des toiles en grand format où le sexe est omniprésent. Et il peut s’arrêter à la constatation simpliste que le peintre est un obsédé sexuel décadent. Tant mieux, dans notre époque actuelle, atteinte de pudibonderie et qui recherche toujours la facilité et l’instantanéité, nous avons besoin de créateurs qui dérangent, qui ne suivent pas la route habituelle, qui nous mettent face à notre corps et à notre inconscient.  Il s’agit d’une véritable prise de risque que cette expression sans filtre quasi libérée du Surmoi.

Les considérations esthétiques viennent en second plan. Quand les gens auront compris que l’art contemporain n’a pas pour vocation de faire du beau, au sens de consensuel, de facilement compréhensible et d’anecdotique, un grand pas sera franchi. Je m’insurge d’ailleurs à titre personnel contre cette tendance dans la critique de glisser toujours les termes anecdote et humour comme si on voulait apaiser la force et le questionnement soulevés par les oeuvres. Une oeuvre exposée n’est jamais anecdotique et souvent on rit de ce qui nous gène, nous dérange ou que l’on ne comprend pas. Je n’ai trouvé nullement trace d’humour dans les toiles de Louis Salkind contrairement à ce que certains de mes confrères ont écrit. Il est temps de se (re)prendre au sérieux et d’arrêter de faire n’importe quoi en art contemporain en terme de discours. La communication n’est pas tout à fait la même chose que l’information. Tout comme réécrire un communiqué de presse n’est pas du journalisme, une oeuvre d’art n’a pas à être forcément belle, sympathique et légère. Si elle est perçue comme telle, pourquoi pas, mais cela n’est pas une fin en soi. Nous ne sommes pas sur un plateau de télévision ayant pour but de divertir les masses. Et nous ne sommes pas non plus dans un secteur où la polémique doit être recherchée à tout prix. Les oeuvres qui valent quelque chose et je laisse à chacun la définition qu’il attribue au mot valeur car c’est encore un autre débat, sont déjà polémiques en elles-mêmes parce que ce sont des actes de liberté. La liberté dérange, il est facile d’en juger au vu des réactions émotionnelles démesurées que certaines oeuvres ont suscitées dernièrement.

Huile sur toile 162 x 130 cm
L’arche du désir Huile sur toile
162 x 130 cm

Ainsi l’Arche du désir de Louis Salkind n’est pas rigolote ou anecdotique. Elle est empreinte d’une libido brute. C’est une peinture complétement pulsionnelle, représentant le ça au sens freudien du terme, la recherche de la fusion et du plaisir, le tout sous l’égide d’une statuette de la fertilité, mais est-ce vraiment le propos ? Cette statuette nous rappelle que le sexe sert à procréer mais transcende cet aspect de la sexualité. Il est question ici de sexe dans son animalité primaire c’est à dire détaché de toutes les composantes sociales qui pourrait faire de l’acte sexuel un acte civilisé. Voir d’ailleurs les pattes d’animaux dont Louis Salkind a affublé sa créature.

C’est ce qui est salutaire chez Louis Salkind : il nous rappelle que l’acte sexuel n’est pas civilisé, qu’il est instinctif, primaire, bestial, ancré dans notre chair ainsi que nous le découvrons dans Le vertige de la chair, tableau qui va à l’essentiel, exposant une sorte de cul-seins dérangeant : le sexe masculin étant véritablement représenté ici comme une queue démesurément longue, prêt pour la pénétration. C’est ce qui a sans doute fait parler d’humour au sujet de cette peinture, question de sensibilité sans doute, moi j’y ai surtout vu les seins composant des sortes de bras soutenant une tête en plein cri (jouissance ou effroi?) qui se défiait de la religion, symbolisée par les ailes d’anges et l’auréole : confirmation auprès de l’artiste, il souhaitait dénoncer l’ingérence de la religion dans notre libido ainsi que cette course au jeunisme. C’est pourquoi il a préféré représenter une paire de seins fatigués, tombants, déformés.

Ce travail sur le corps, de la part d’un homme artiste, était pour moi intriguant. Généralement ce sont les femmes artistes qui investissent ce champ et elles citent souvent Pina Bausch (message personnel aux artistes féminines : arrêtez avec ça, allez explorer la géométrie, la physique quantique ou encensez Basquiat mais pitié plus de corps et de Pina Bausch en références).

Ce qui est étrange c’est que Louis Salkind, qui est aussi danseur, a commencé par se présenter en me parlant de l’importance du corps dans cette série et de Pina Bausch !!! J’ai d’abord pensé que le peintre cherchait à créer une connivence en mettant en avant son côté féminin, avant de me rendre compte qu’heureusement sa démarche était beaucoup plus complexe.

Huile sur toile 162 x 97 cm
Marylin de Willendorf Huile sur toile
162 x 97 cm

Cet artiste a dépassé le clivage féminin/masculin et même s’il a sûrement beaucoup pris de plaisir à explorer sa féminité, sa peinture reste virile. C’est une peinture où les sexes sont toujours en érection alors que les seins sont soit tombants, soit maternels, voir Marylin de Willendorf.
J’en profite pour préciser auprès de certains confrères que, concernant cette peinture,  ce n’est pas parce qu’en ce moment on parle de Saartjie Baartman que c’est de son corps dont il s’agit. Les références des artistes dépassent parfois la simple actualité.
L’inspiratrice, dans ce cas précis, c’est la Vénus de Willendorf, statuette de calcaire du paléolithique supérieur, symbolisant la déesse mère et la fertilité. Encore une fois ce tableau n’est nullement humoristique, bien qu’on puisse avoir envie de sourire en le voyant, puisque l’artiste a souhaité associer l’image stéréotypée du sex-symbol, Marylin, avec le corps peu glamour de la déesse de la fertilité, permettant ainsi de lier deux conceptions stéréotypées de la femme (la maman et la putain) ce qui en fait une toile résolument féministe.

Huile sur toile 195 x 97 cm
Homme Huile sur toile
195 x 97 cm

Et le plus fort, c’est que dans l’accrochage, l’artiste a souhaité placer la toile Homme face à cette Marylin matrone Les deux toiles se font écho. Là aussi il est question de transcender les lieux communs. Il est à nouveau question d’hybridité, d’un organisme de type homme-animal comme dans l’Arche du désir.
Dans Homme dont le thème est un questionnement sur la condition masculine, Louis Salkind nous présente le visage d’un homme fardé, une sorte de travesti, en fait une chimère, une créature fantastique d’étrangeté, improbable. On songe aux corps effrayants du film Freaks comme si être un homme s’apparentait à une forme de cauchemar ou plutôt de handicap, le bas du corps étant pourtant celui d’un babouin avec les organes génitaux aussi rose et rouge que le visage et la bouche de l’homme. Je descends du singe, nous dit quelque part Louis Salkind. Je suis un animal civilisé mais un animal quand même. Et de surcroit un animal sacré puisque le buste et les bras font penser à ces statuettes d’art primitif africain où la représentation du sexe masculin est parfois très expressive, à l’image de ce qu’on retrouve dans Présences flottantes _ ACTE II.  A noter qu’on ne voit pas de sexe féminin érotisé représenté dans cet acte II, celui de La valse du monde est dissimulé sous une jupe rappelant les Ménines de Velasquez, et celui de Marylin de Willendorf étant complétement désexualisé, réduit à sa fonction reproductrice.

Huile sur toile 195 x 97
La Nuit cannibale Huile sur toile
195 x 97

La peinture de Louis Salkind est également une peinture qui montre les dents. Au sens propre et figuré. Dans le Vertige de la chair, dans la Nuit Cannibale, autre oeuvre polysémique puisque bien que faisant référence au tombeau de Toutankhamon, la présence stylisée de ces dents fasse songer par le biais de la métonymie à une vierge de fer (instrument de torture dans lequel on plaçait de malheureuses femmes transpercées de pointes tranchantes quand on refermait le couvercle du sarcophage). Là encore le masculin et le féminin sont liés et Louis Salkind qui cite en exergue de son exposition cette phrase de Deleuze « L’homme créé parce qu’il a honte d’être un Homme » utilise le langage pictural pour questionner et peut-être harmoniser sa condition d’Homme avec un grand H, ce qui ne veut pas dire être un homme qui ne pleure pas, joue au foot et se comporte comme un macho ou à l’extrême opposé un homme qui porte du fard, fragile et qui serait le meilleur confident de ces dames, mais un homme à l’aise avec les versants masculins et féminins de sa personnalité et de sa sexualité. On songe à ce passage du Banquet de Platon : « Jadis la nature humaine était bien différente de ce qu’elle est aujourd’hui. D’abord il y avait trois sortes d’hommes : les deux sexes qui subsistent encore, et un troisième composé de ces deux-là ; il a été détruit, la seule chose qui en reste c’est le nom. Cet animal formait une espèce particulière et s’appelait androgyne, parce qu’il réunissait le sexe masculin et le sexe féminin ; mais il n’existe plus, et son nom est en opprobre.  En second lieu, tous les hommes présentaient la forme ronde ; ils avaient le dos et les côtes rangés en cercle, quatre bras, quatre jambes, deux visages attachés à un cou orbiculaire, et parfaitement semblables… »

Huile sur toile 195 x 114 cm
La Valse du monde Huile sur toile
195 x 114 cm

L’Arche du désir semble s’inspirer de ce mythe avec cette créature sans tête. La différence cependant c’est que les personnages des peintures de Louis Salkind sont très sexués : on sait qu’il s’agit d’une femme devant la Valse du Monde, où ceci dit la maternité est représentée de façon un peu abstraite, c’est presque avec trop de facilité que cette femme sort de son ventre, encore relié par un cordon ombilical qui ressemble à un cable,  un nouveau-né dont le sexe se dresse déjà fièrement. Et puis en regardant de plus près la peinture, avec ces membres distordus on comprend que nous sommes face à un archétype féminin, il est impossible que ce soit la représentation d’une femme réelle tout comme c’est le cas dans Marylin de Willendorf. Le point commun des deux oeuvres est la représentation divinisée et archétypale de la maternité, les femmes étant dans cet ACTE II des sortes de déesses désincarnées alors que curieusement les représentations de l’homme sont plus du côté de l’animalité, voire de la bestialité.

Huile sur toile 195 x 114 cm
Promenade au sous-bois Huile sur toile
195 x 114 cm

Les oeuvres de présences flottantes – ACTE II ne sont pas dénuées de références : le titre de l’exposition fait songer aux Images du monde flottant, Ukiyo-e en japonais, l’un des thèmes favoris de ce courant artistique étant les scènes érotiques. On songe aussi à Jeff Koons devant Marylin de Willendorf, à Gustave Moreau, à l’art primitif et même préhistorique : en sus de la Vénus de Willendorf, le peintre s’est inspiré du bison de la grotte de Lascaux pour son tableau onirique Promenade au sous-bois qui mêle références symboliques et ésotériques, la plume de paon dotée d’un œil étant un symbole de connaissance de soi, la découverte de sa propre richesse intérieure, référence faisant songer à Platon et au mythe de la caverne.

Huile sur toile 195 x 97 cm
Totem aux animaux morts Huile sur toile
195 x 97 cm

On pense aussi à Soutine face au Totem aux animaux morts, toile qui s’interroge sur la condition animale et par extension sur la condition humaine. Nous avons vu que pour Louis Salkind la frontière masculin-féminin mais aussi la frontière homme-animal et la frontière corps-esprit étaient poreuses. A noter aussi que si les images représentées sur écran pour illustrer cette critique sont plutôt sombres, les fonds sont beaucoup plus clairs quand vous voyez les toiles en vrai. Les figures sont de face, choix conscient de la frontalité comme au théâtre, en représentation sur un fond indéterminé, des sortes de limbes qui peuvent tout aussi bien être celles du début comme celles du dénouement.
Ce Totem aux animaux morts constitue une sorte de Vanité rappelant la condition périssable de la chair et faisant écho à des toiles comme La valse du monde : la mort côtoie la vie, ainsi que nous le rappelle également La Nuit Cannibale.

Ainsi s’achève cette critique ou plutôt cette recension des oeuvres exposées, que j’ai voulu volontairement longue. L’objectif ici n’est pas uniquement de dire si la peinture de Louis Salkind est bonne ou pas, si elle est belle ou pas, si son message est celui-ci ou celui-là. L’important est que cette peinture existe, qu’elle s’exprime. Surtout en 2016. Car nous régressons. Chaque jour nous abdiquons un peu plus notre ouverture d’esprit et notre ouverture à nous-mêmes. La peinture de Louis Salkind ne veut rien lâcher, même si on sent que le meilleur reste à venir. Elle peut parfois crier dans toute sa chair comme dans Le vertige de la chair, titre extrêmement bien choisi. L’important c’est donc que cette peinture continue d’évoluer car nous n’en sommes qu’à l’acte II et Louis Salkind est encore bien jeune, il est en recherche permanente et ses multiples projets et rencontres n’ont pas fini de le faire avancer.

Je suis heureuse de l’avoir rencontré à un moment, où jeune peintre prometteur il a encore toute sa volonté, son désir d’absolu et surtout toute sa sincérité. Il explore librement la peinture comme il s’explore librement lui-même. Il ouvre des portes, part en voyage et il nous emmène avec lui alors qu’il est au tout début d’une aventure fascinante, placée sous le signe du succès.

La suite au prochain acte, en attendant vous avez jusqu’au 24 septembre 2016 pour découvrir son travail, vernissage le 3 septembre de 18 à 21h.

Plus de renseignements ici :

Galerie Dix9 Hélène Lacharmoise, 19 rue des filles du Calvaire, 75003 Paris

Site internet de Louis Salkind




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