Johannes Kahrs « Then, maybe, the explosion of a star » au Plateau : derniers jours

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Derniers jours pour aller voir cette magnifique exposition, jusqu’au 24 juillet 2016, cliquez sur les liens dans l’article pour voir les peintures sur des sites extérieurs (l’artiste étant adhérent à l’ADGAP). Allez-vous avoir envie d’en savoir plus et de découvrir cet artiste ? Soyons audacieux et parions que oui car cette exposition présente une créativité et une réflexion sur notre époque détonantes.

Pour commencer qui est Johannes Kahrs ?

C’est un peintre issu des Beaux-arts de Berlin, qui après des incursions poussées dans le dessin, la photographie et la vidéo se consacre désormais uniquement à la peinture à l’huile. Son exposition au Plateau est l’une de ses premières expositions officielles en France. Son œuvre « L’homme aux loups » vient d’être achetée par la FRAC (Fonds régional d’art contemporain).

Techniques

Dans son travail se côtoient les grands genres en peinture : portrait, paysage, nature morte. Ses formats sont variés : du monumental au plus classique.

Il  utilise la technique du sfumato qui donne à ses peintures un effet transparent et vaporeux, irisé également grâce à la dilution extrême de la peinture à l’huile.

Inspirations

velazquez.innocent-xCependant ses thèmes d’inspiration mixent aussi bien des références « classiques » issues de l’histoire de l’art  que vernaculaires.

Ainsi Vélasquez et son portrait du pape Innocent X lui ont inspiré une toile dans laquelle Bill Cosby, célèbre entertainer américain endosse les habits du pape sous une forme trouble et dérangeante : là où Innocent X nous regardait droit dans les yeux,  le regard de Bill Cosby est fuyant. Alors que le pape trônait en majesté au milieu du tableau, Bill Cosby est représenté de façon décentrée, très en bas dans la toile, il semble perdu dans l’immensité de celle-ci et on a l’impression que le personnage va chuter du tableau. Quand on connaît l’actualité de Cosby, récemment accusé de viols et déchu de son aura médiatique, God est une oeuvre prophétique. Ne pas oublier d’ailleurs le titre de l’exposition : Then, maybe, the explosion of a star pouvant signifier la rencontre du succès comme la déchéance. A noter que l’artiste cultive avec brio la polysémie.

La chute des étoiles

Pour rester dans cette thématique du déclin,  la seule œuvre en noir et blanc de toute l’exposition est un tableau dont le cadrage fait songer aux photos d’identité et qui représente Justin Bieber après son arrestation pour conduite en état d’ivresse. Le portrait est peu flatteur, rappelant cependant que malgré son statut d’enfant star nous avons face à nous un jeune garçon. Même traitement pour  Amy Winehouse , en couleur cependant, représentée de façon repoussante, très acnéique à la façon d’une adolescente, comme si l’auteur voulait souligner la violence du destin de ces jeunes gens, des « stars » en pleine explosion.

Parmi les stars aux destins brisés,  Michael Jackson est quant à lui représenté dans un portrait au format écran de télévision intitulé Jesus aged 43, en hommage au statut iconique du roi de la pop. Ce n’est pas le Michael Jackson «naturel » qui est représenté ici mais plutôt le Michael Jackson trop blanchi, maquillé outrageusement. Encore une fois derrière la renommée se profile une fin brutale.

Mais cette exposition n’a pas pour objectif de nous faire compatir aux malheurs des people qui d’ailleurs ne sont présents que dans la première salle.

Eros et Thanatos

On trouve aussi des visages de femmes dont on ne sait si elles jouissent ou si elles sont mortes. « Head shoulder » peut tout aussi bien représenter une femme en plein orgasme qu’un gros plan sur un visage cadavérique, on pense à Laura Palmer dans Twin Peaks, principalement la scène où on la découvre sexy et toute bleue dans son sac  plastique.

Food porn

Food nous présente de la nourriture en putréfaction inspirée par l’imagerie du food porn : une panna cotta en pourriture semble dégouliner de sperme sur un élément rouge qui peut tout aussi bien représenter des fraises qu’un vagin. Cette peinture est d’une grande complexité. Ses différentes  lectures possibles  pouvant tout aussi bien faire référence au sexe que constituer simplement une vanité au sens philosophique du terme, la main noire et fantomatique s’apprêtant à se saisir de la nourriture faisant songer à l’engloutissement et par extension à la mort.

Disturbia

Ainsi, la distorsion du « voir » est présente à chaque instant. Que voit vraiment quand on regarde les peintures de Johannes Kahrs ?

La confusion croît de plus en plus au fur et à mesure qu’on découvre les œuvres. Dans  « Figure with red and blue » on ne sait pas s’il s’agit d’un cadrage sur une femme à l’hôpital entourée de perfusions ou tout simplement d’une riche américaine au bord de sa piscine. Devant les oeuvres de Johannes Kahrs, on ne sait jamais vraiment ce qu’on voit, ce qu’on doit regarder, on est perturbé en permanence.  De plus, concernant cette peinture, le peintre a rajouté une fausse perspective et un fond bleu qui peut tout aussi bien faire penser à un lino d’hôpital qu’à une piscine de riche retraitée à Palm Beach.

A noter que Johannes Kahrs n’hésite pas  à créer des  images étranges avec une perspective fausse, à s’inspirer des photographies éphémères prises par les téléphones portables, défauts compris : dans Food on voit la pulpe d’un pouce comme cela arrive très souvent quand on prend une photographie à la va-vite avec son mobile. L’artiste aime également beaucoup les couleurs saturées, proches de l’image de presse magazine, très rouges, très bleues. Ses toiles sont truffées de références aux techniques photographiques  avec une préférence pour le recadrage.

Une violence jamais représentée de façon directe

Ses œuvres sont issues de photographies de presse ou de ses archives personnelles. Il n’hésite pas à s’inspirer de la pornographie, à recadrer physiquement ses toiles pour évacuer la violence de son propos : ainsi Man divided (am strand) représente un enfant qui se fait frapper par un parasol mais l’artiste a coupé en deux le tableau puis accolé les deux parties pour reconstituer l’œuvre afin que le spectateur perçoive la violence mais ne la voit pas à l’instant crucial. Le peintre restitue la violence avant ou après mais jamais pendant.

Morcellement, évocation de la violence physique (voir la blessure de Green arm down sanguinolente face à un paquet de steaks congelés) mais aussi dénonciation de la solitude et de l’enfermement à travers les cadrages de sa série sur les chambres d’hôtel sont également des thèmes de cette exposition. Nous regrettons vraiment de ne pas pouvoir joindre ici une image du travail de l’artiste mais nul doute que grâce à Internet vous pourrez vous faire une idée objective.

Montrez-moi ce sexe que je ne peux pas voir

Pour conclure, prenez le temps, si vous allez à l’exposition, de regarder longuement le dyptique intitulé Radisson, titre inspiré de la chaîne d’hôtels du même nom.

Avec ce selfie intime, pris dans l’impersonnalité d’une chambre d’hôtel standardisée,  le peintre nous offre son autoportrait sous la forme d’un gros plan sur son sexe, nimbé d’ombre. L’image n’est pas crue. Il ne s’agit nullement de provocation gratuite car cela  nous interroge sur notre position de spectateur voyeuriste tout en faisant référence à une situation devenue banale : recevoir la photographie d’un sexe. En effet, la peinture représente une image décalée mise en abyme, faisant songer à une photographie d’un miroir prise par un téléphone portable. Qui n’a pas envoyé ou reçu ce genre d’image érotique de nos jours ? L’artiste à travers cette toile dénonce la sexualité lisse, la standardisation sexuelle d’une époque se disant libérée mais plus que jamais engoncée dans des schémas et des carcans sur fond d’une incurable ultra moderne solitude.

Pertinent et percutant, c’est à se demander si avec cette exposition on ne pourrait pas dire :  Then, maybe, Johannes Kahrs ou l’éclosion d’une star.

Renseignements pratiques :

jusqu’au 24 juillet 2016

au Plateau 22 rue des Alouettes 75019 Paris

Métro Pyrénées

du mardi au dimanche de 14h à 19h

entrée libre

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